samedi 25 novembre 2017 - Ste Catherine

Livres

La Racine de l'Ombu d'Alberto Cedron et Julio Cortazar

Un inédit de Julio Cortazar sur des planches originales d'Alberto Cedron.

Une découverte que Mathias de Breyne, le traducteur a faite en Argentine.

Ce roman graphique traitant des dictatures argentines a été créé il y a 35 ans à Paris et vient d'être publié pour la première fois en France !

Œuvre conjointe de deux Argentins exilés en Europe, La Racine de l’Ombú plonge le lecteur dans une allégorie de l’Argentine des années trente aux années quatre-vingt, à travers une divagation sur l’histoire, une hallucination nocturne contre l’oubli.

Une voiture tombe en panne dans la campagne argentine. Son conducteur, étranger, trouve refuge dans une maison bordant la route, le foyer accueillant d’Alberto. La nuit est prétexte à toutes les confidences et Alberto raconte son histoire, celle de sa famille et celle de son pays, l’Argentine, pris dans les remous de la dictature et de la lutte sociale.
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Propos confiés par Mathias de Breyne à LoisiraMag.

"Je vivais en Argentine où j'ai travaillé quatre ans sur la traduction de 60 auteurs regroupés dans une anthologie bilingue de littérature argentine contemporaine intitulée : Direct dans la mâchoire, Cross a la mandíbula (Nuit Myrtide, 2012) et sur l'écriture de deux romans : L'interview (Sulliver, 2012) et Entretien avec un frigo (Rouge Inside, 2012), dont les histoires se déroulent en Amérique Latine et lors de mes longues déambulations labyrinthiques dans Buenos Aires je suis tombé sur cet incroyable inédit. Il n'aurait jamais pu être publié en Argentine à cette époque dictatoriale, fin 1970, puis les aléas de la vie et le temps qui passe feront que Cedrón le laissera de côté, dans ses tiroirs comme on dit.
En dehors de 300 exemplaires de mauvaise qualité publiés contre sa volonté chez un petit éditeur au Venezuela, à qui Alberto Cedrón avait laissé les originaux fin 1970, le livre restera chez lui, à Lisbonne, jusqu'aux débuts des années 2000 lorsque sa première publication officielle aura lieu.

La racine de l'ombú a vu le jour dans sa propre langue 26 ans après sa création et 35 ans plus tard en français. En effet, grâce à Facundo de Almeida, le commissaire de la belle exposition itinérante Presencias à Buenos Aires qui a commémoré les 90 ans de la naissance de Julio Cortázar en 2004, le livre a réellement vu le jour. Le commissaire a convaincu Cedrón qui vivait alors au Portugal de se rendre à Buenos Aires avec la seule copie de l'édition vénézuélienne et de publier le livre à l'occasion de l'exposition.

Vu que les originaux avaient été perdus, l'artiste a dû travailler avec toute une équipe technique pour récupérer les images et leur redonner vie à partir de son unique exemplaire. J'ai donc vu l'exposition, contacté le commissaire et rencontré Alberto Cedrón, dans son atelier de Buenos Aires, qui nous a quittés en 2007. De retour en France et en contact avec sa veuve et celle de Cortázar je me suis mis en quête de la maison d'édition française de ce livre pertinent – tâche ardue mais gratifiante.
Cedrón et Cortázar se réjouiraient de voir leur œuvre commune publiée en France, par le CMDE, un éditeur enthousiaste et respectueux qui a particulièrement mis en valeur l’œuvre du peintre puisque la première partie du livre comporte des planches agrandies comme si celles-ci étaient des tableaux - ce qui est un peu le cas.

Cette magnifique bande dessinée – respectée de A à Z – est devenue un beau-livre.

Le projet du CMDE est d'ailleurs d'organiser des expositions avec des planches agrandies de La racine de l'ombú. J'avais promis à la veuve de l'artiste de trouver une maison d'édition de qualité, le livre parle de lui-même.

Entre 1977 et 1978, Cortázar alors à Paris et Cedrón exilé à Rome se retrouvent plusieurs fois dans la capitale française pour travailler sur ce projet initié par l'artiste qui demande à l'écrivain de mettre des mots sur ses dessins. Tous les deux très sensibles aux événements tragiques de leur pays se mettent à l’œuvre d'arrache-pied.
Cedrón m'a fait comprendre qu'il tenait vraiment à la parution de cette œuvre, en Argentine et bien sûr en France où elle a été créée : elle avait tellement de sens pour lui, et une partie de sa famille s'était exilée en France. Cette œuvre a du sens par rapport à l'Argentine, puisque l'histoire du livre termine par une touche d'espoir qui ne fut pas vaine, la dictature ayant pris fin (1976-1983), puis les tabous vingt ans après s'estompant à leur tour, donnant lieu à l'abrogation en 2003 des lois “de l'Obéissance due et du Point final” qui protégeaient les militaires et autres responsables de la dictature, empêchant toute ouverture de procès ; les procès se sont donc ouverts et les portes de prisons refermées sur quelques bourreaux.
Cedrón m'a raconté beaucoup de choses, il avait besoin d'en parler, et notamment que nombreux de ses proches brûlaient leurs livres, leur bibliothèque toute entière (de nombreux écrivains argentins m'ont raconté cette histoire) : “les perquisitions étaient courantes et on pouvait se faire embarquer pour certains titres précis. Les hommes-larves (comme il les surnomme dans La racine de l'ombú) débarquaient avec une liste et si par malheur tu détenais ne serait-ce qu'un titre qui y figurait, tu disparaissais, le livre avec bien sûr.”
C'est cette période que met en exergue La racine de l'ombú qui revient également sur l'immigration italienne.
L’ombú (bel ombrage) est un arbre gigantesque (considéré par les botanistes non pas comme un arbre mais comme une plante herbacée de très grande taille) aux racines apparentes énormes qui pousse principalement dans la pampa argentine où les gauchos se reposaient sous son ombre, et que l’on trouve aussi en plein cœur de Buenos Aires ! Il peut vivre plusieurs centaines d’années et est un des symboles de l'Argentine et de ses premiers textes littéraires et donc de ce livre – on comprend pourquoi en le lisant.

Alberto Cedrón (1937-2007) était un peintre argentin. Il a vécu lors de son exil en Italie et au Portugal. Un de ses frères était le célèbre cinéaste Jorge Cedrón, exilé en France. Il a notamment mis en image un livre culte : Operación Masacre du célèbre Rodolpho Walsh, journaliste, écrivain, traducteur, dramaturge, disparu... comme tant d'autres, à Buenos Aires en 1977. La fille, alors âgé de deux ans, de Jorge Cedrón qui part donc en exil en France avec toute sa famille en 1976 est devenue cinéaste et a tourné le film-documentaire Azul del cielo sur son oncle, Alberto Cedrón. Un autre des frères d'Alberto Cedrón est le célèbre musicien et compositeur de tango Juan Tata Cedrón, du Cuarteto Cedrón, qui œuvre en France depuis 1974 (retourné en Argentine dans les années 2000 mais souvent de passage en France pour des concerts) et dont Alberto Cedrón a illustré l'album Elogio sorti en 2007 sur le label français Chant du Monde.

Julio Cortázar (1914-1984) dont toute l’œuvre a été traduite en France – enfin c'est ce qu'on croyait, et La racine de l'ombú n'a donc pas été traduit dans d'autres langues, pour l'instant – est un écrivain et traducteur argentin qui s'est installé en France en 1951 et est devenu français en 1981. Juan Tata Cedrón qui côtoyait Cortázar à Paris, a travaillé avec ce dernier sur un disque mythique paru en France en 1980 Trottoirs de Buenos Aires.

Au Salon du livre 2014 l'Argentine sera le pays invité et Cortázar y sera à l'honneur pour son centenaire ; nous inaugurerons à nouveau le livre puisqu'avec le CMDE nous y sommes également invités (il y aura peut-être aussi une exposition des planches grand format).
Mathias de Breyne

Mourir avec son temps, nouveau roman de Mathias de Breyne (sortie le 7 décembre 2013) Sulliver
Une nouvelle sur Buenos Aires publiée dans Le Monde diplomatique

Sortie le 8 novembre 2013

Editions CMDE
www.editionscmde.org

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